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Lavoirs, abreuvoirs, fontaines, ils l’ont échappé belle. Déjà les engins les jetaient bas pour faciliter la vitesse en agglomération... Sauvés de justesse, réparés, fleuris – trop, bien souvent – ils sont devenus patrimoine, histoire, animation et fierté des villages.
Eaux dormantes, eaux vives.
Gaston Bachelard introduit à sa façon l’opposition entre eaux dormantes et eaux vives. « Je retrouve toujours la même mélancolie devant les eux dormantes, une mélancolie très spéciale qui a la couleur d’une mare dans une forêt humide, une mélancolie sans oppression, songeuse, lente, calme. » Et, un peu plus loin : « Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon " ailleurs " ne va pas plus loin. » (in L’eau et les rêves)
L’eau et la maison.
Avant la généralisation de l’adduction à domicile, les usagers étaient beaucoup plus sensibles à l’économie. Ainsi la même eau pouvait servir successivement au lavage des légumes, à la toilette puis au lavage des mains. [...] Ainsi en est-il de l’entretien corporel qui, pour les hommes, se limite au seul rasage et débarbouillage matinal. [...]
Les lavoirs dans les villages.
À la différence du moulin, du four et du pressoir, tous attachés à l’ancienne banalité et aux redevances dues aux puissants, le lavoir s’établit sur l’usage parcimonieux mais gratuit de l’eau pour tous les habitants de la commune. Ainsi le lavoir devient après la révolution un monument qui célèbre l’accès égalitaire à l’un des plus précieux biens naturels. [...] Le lavoir, c’est aussi, lorsqu’il s’installe ainsi dans l’espace du village, le " Parlement des femmes ", une sorte de double du café de village pour les hommes.
Le lavage : l’intime et le social.
La lessive pendant plusieurs siècles s’est déroulée suivant un véritable rituel, et dans une société rurale rythmée par les activités agricoles, elle était incorporée dans un calendrier magico-religieux que les folkloristes ont bien mise en évidence. [...]La "lessive aux cendres ", la " grande lessive " était effectuée dans un grand cuvier de bois appelé aussi " biré " ou " biri " dans le clusinois ou " jarle ". Elle durait généralement trois jours : une journée pour le trempage, une journée de coulage puis une dernière journée pour le rinçage au lavoir. Elle avait lieu généralement deux fois par an. [...] Les lavandières transportaient le " butin " mouillé sur une brouette, dans une corbeille ou une hotte portée à dos. Le coffre en bois de sapin (" cabasson "), garni de chiffons ou de coussins de paille, qui servaient de protection pour la femme qui s’y agenouillait au moment du rinçage, contenait le battoir à linge en bois également (" tapette " en Mâconnais). [...] La lessive présente un aspect intime, familial, lors de la longue révolution du lessu. Au moment délicat choisi pour cette manipulation, c’est la salissure qui est expulsée, les draps et linges sont blanchis. Cet acte est éminemment chargé de symbolique chrétienne rappelée par les interdits : le drap blanc c’est le linceul du Christ. Ensuite, voici le linge qui est exposé aux yeux de la communauté par la " femme qui lave ". La quantité de linge apportée au lavoir est certes un signe de la prospérité de la maison, mais exposer son linge c’est aussi d’une certaine façon révéler une intimité. [...]
Du cuvier à la lessiveuse.
Le XIXème siècle s’achève avec la première guerre mondiale. L’absence des hommes durant quatre longues années a amené les femmes à prendre des responsabilités, à entretenir les terres. Lorsque la vie a repris, elles ont accepté moins facilement des tâches pénibles qu’elles exécutaient par routine. L’adoption d’une invention telle que la lessiveuse métallique peut sembler au regard de l’histoire comme un évènement anecdotique, pourtant ce modeste instrument plus léger et moins encombrant que le lourd cuvier de bois libère la femme du travail long et fastidieux de coulage de la lessive, puisque le nouvel instrument remonte automatiquement le " lessu " sur le linge au moyen d’un champignon. Avec la lessiveuse, le savon et les premiers produits détergents remplacent la cendre végétale. [...]
Pourtant les usages évoluent lentement, la fréquence des grandes lessives augmente : elle est bimestrielle, puis mensuelle, mais elle rythme encore la vie des femmes qui fréquentent encore en nombre le lavoir. [...]
Dans la société traditionnelle, le linge servait aussi à absorber la saleté, dans la mesure où l’hygiène restait rudimentaire. Un instituteur note en 1866 : « Le morvandiau se lave un peu la figure lorsqu’il se fait la barbe, mais le reste du corps n’a jamais senti une goutte d’eau depuis la naissance. »
De la lessiveuse au lave-linge. La fin des lavoirs ?
Après la seconde guerre mondiale, les machines à laver se répandent simultanément avec les textiles synthétiques et l’usage des poudres détergentes. Désormais le passage au lavoir n’est plus nécessaire puisque la poudre remplace le frottage mécanique et la machine rince le linge. [...]
À travers l’évolution d’un fait technique discret, on peut entrevoir le devenir d’une société. Au lavoir s’exerçait manifestement une forme de contrôle de la communauté des femmes du quartier ou du village, ensuite la lessive était exposée au regard de tous. Aujourd’hui on peut dire que le domaine de l’intime n’admet plus le regard extérieur. [...]
Le lavoir apparaît.
La ville, l’abbaye, le château ont vu naître les lavoirs : cet équipement répondait à un besoin en quantité comme en qualité. [...] Après la Révolution, comme si les Droits de l’Homme avaient réveillé les Droits de la Femme, le pouvoir encourage l’aménagement de lavoirs ; les travaux vont de pair avec ceux des Ponts et Chaussées et précèdent souvent ceux des écoles et des mairies. La modestie de leur bâti, leur volume réduit les apparentent également à d’autres constructions de taille réduite : les porches des églises, souvent il est vrai plus anciens, lieux primitifs de réunion des habitants.
Le lavoir est bâtiment municipal. Sa construction suit la procédure officielle : délibération sur le principe, choix de l’architecte ou de l’agent-voyer du voisinage qui esquisse les avant-projets, autorisation préfectorale à chaque étape. Enfin ultime approbation, soumission des entreprises... Viendra le jour où l’architecte départemental aura la haute main sur la plupart des projets. C’est alors, d’un hameau à l’autre, d’une commune à l’autre, une extraordinaire émulation pour rivaliser et réaliser mieux, plus grand et plus beau. Depuis les chantiers des églises romanes rien ne s’était vu de pareil.
Les architectures.
Innombrables et diverses, les architectures des lavoirs ont suivi les modes du temps, évoluant avec elles, perdant peu à peu le lien avec les traditions locales de maçonnerie, de taille de pierre, de charpente et de couverture.
L’âge d’or (1800-1860) fait appel aux compétences locales qui ont hérité les hautes techniques des chantiers du XVIIIème siècle. Deux implantations sont choisies : le lavoir sur la place, le lavoir caché. Le lavoir sur la place devient la clé d’une belle composition d’urbanisme rural. Caché, le lavoir bénéficie d’un site souvent exceptionnel et riche de fantaisie. [...] Les lavoirs monumentaux sont souvent cachés : dans l’Yonne la rotonde de Brienon, en Bretagne les lavoirs de Vannes dans les fossés ; à Tonnerre, le lavoir en hémicycle de la Fosse Dionne se révèle entre deux bâtiments, un surprenant fond de décor, agité d’eaux tumultueuses. Les lavoirs de Haute-Saône, officialisés par la mairie ou l’école qui les surmonte, sont en quelque sorte le centre du bourg : la vente des coupes forestières donnait là de gros moyens. [...]
L’eau et ses usages.
La source d’eau vive est la vie sous toutes ses formes ; le récit de la Genèse – part importante de la culture traditionnelle – la liturgie pascale, ne laissaient aucun doute sur la symbolique de l’eau. C’est la vie de l’homme et de sa famille, la vie du bétail et du jardin, la vie des bêtes sauvages. Longtemps l’eau du ruisseau et même de la rivière avait le même usage. [...] L’eau était aussi la purification, un rituel sacré plus qu’une toilette : seules les villas romaines insistent sur le bain, que le paysan réservait pendant la saison d’été dans la rivière. Puis la lessive... Toute fontaine n’a pas son lavoir, mais tout lavoir est lié à une source, à un cours d’eau. [...]
L’eau qui dévale devient force vive. Elle animera les moulins, les battoirs. L’eau, le long des routes, soutient les bêtes d’attelage et les charretiers – qui préfèrent le vin. Tel bassin rond est pédiluve pour les bœufs et les chevaux. L’eau est aussi le recours en cas d’incendie. En pays de toits de chaume, chaque maison isolée possède sa mare ; ailleurs chaque agglomération se constitue une réserve suffisante. Le lavoir en est une : aussi le garage de la pompe à incendie est tout contre, et c’est sous le lavoir que les tuyaux sont mis à sécher, au mur de fond.
L’eau si nécessaire, si bienfaisante, peut aussi être maléfique : les accidents ne sont pas rares et pour les enfants la crainte de la Mère en Gueule est le début de la sagesse... L’eau est aussi ultime recours dans le désespoir et la déraison. La femme se noie, l’homme se pend. L’homme a horreur de l’eau...
Les laveuses.
." Laveuse fait songer, malgré soi, à l’eau sale, à la vaisselle. Lavandière est poétique "
Les laveuses de la rivière étaient agenouillées dans ces caisses garnies de paille, toujours en usage un peu partout, qu’on appelle en certaines contrées des carrosses et à Autun des caboulots. Parfois elles travaillaient à part ; le plus souvent, elles se rapprochaient pour jaser. Bavardage et médisance sont les défauts inhérents à cette profession. [...]
Grandeur et servitude de ces lavandières, de ces laveuses à la journée, les épaules tordues de rhumatismes, les mains cuites par les lessives. Telle était la bonne Francine, à Chalon, qui me paraissait si vieille, austère, toute de noire vêtue, lorsque j’étais gamin. Elle " nous lavait " pour un prix dérisoire et n’aurait pas quitté la maison, le linge livré, sans me laisser une petite pièce...
À regarder de près.
À regarder de près, ces lavoirs bâtis à la perfection, où tout est taillé en grand appareil : cuve massive, colonnes et piles monolithes, longue bachasse, conduit qui s’étage en escalier... Le lavoir est la démonstration puissante du tailleur de pierre, de l’homme fort... Le linge fragile jeté sur la pierre dure fait un contraste total. Cependant l’étoffe a finalement poli les parements rugueux, le chanvre a usé le calcaire... La langue douce ronge les os...
À regarder de près, le lavoir angulaire, théorique et revêche, même si quelque fine moulure en souligne les points sensibles et suscite son contraire :courbes qui ont la douceur de caresses, cuves ovales, margelles charnues, escaliers en demi-lune, doucines grasses...
À regarder de près même les graffitis : chaque lavoir avec son histoire sociale ou romanesque, locale, universelle, son langage pour les yeux, sa chanson pour l’oreille, nous rappelle toutes les précautions qu’il faut prendre pour laver son linge sale en famille. [...]
« Vous savez, Monsieur, quand on était au lavoir, on était heureuses, on était ensemble, il n’y avait que là » me disait à la Roche-Vineuse une dame cassée qui avait presque l’âge du siècle : « On était heureuse, il n’y avait que là où nous pouvions causer. Le pire c’était de piocher la vigne, courbée toute la journée, toute l’année, ou presque, et seule, Monsieur, seule... »
Lessives des cités.
Au cours du XIXème siècle se développent les cités nouvelles proches des usines : le Creusot, Montceau, Epinac.
Elles bénéficient de tout un équipement et en particulier de grands lavoirs doublés de bains-douches séparés. De peu d’apparence architecturale, leur implantation est soigneusement étudiée. [...]
Pour le Bois-du-Verne, les rapports de l’administration privée sont intéressants et notent ce qu’aucun conseil municipal n’eût soumis à l’autorisation préfectorale. « La place du lavoir aura l’inconvénient de donner à l’église un voisinage bien peu convenable, à cause de toutes les maisons qui la bordent aujourd’hui et qui seront en partie converties en cabarets. »
L’intention de la Compagnie propriétaire n’en est pas modifiée. « Nous avons décidé la création dans chacune de nos cités ouvrières d’établissements de lavoirs couverts à eau chaude. »
L’accès aux lavoirs est gratuit pour le personnel et les familles, « sur présentation du livret du chef de famille ».
Les lavoirs de la mine ou de l’usine sont surveillés. « Les personnes admises dans les lavoirs doivent se comporter avec décence et honnêteté. Tout mauvais propos, toutes paroles grossières et toutes disputes seront sévèrement réprimés et seront punis, sur le rapport du préposé, s’il y a lieu, d’une amende de 1 à 3 francs... » (Frédéric Lagrnge – Les cités ouvrières des mines de Blanzy 1837-1939 - Association la Mine et les Hommes. Blanzy 2001.)
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